Le FN et les Républicains proposent de sélectionner les étudiants admis à l’université. Cette mesure aurait bouleversé l’itinéraire de Hugo Davignon, 26 ans, devenu enseignant en biologie après avoir été dernier de sa classe au lycée.

Pour nous parler, il a réinvesti la silencieuse bibliothèque de l’université Pierre et Marie Curie à Paris. C’est là qu’il a fait toutes ses études. Hugo Davignon a 26 ans et il enseigne désormais les sciences de la vie et de la terre (SVT) au collège Diderot à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). «Moi, clairement, je n’aurais pas été pris en priorité à la fac si on m’avait jugé par rapport à mon dossier du lycée», constate-t-il au milieu des livres. En terminale, il était dernier de sa classe. Ses notes culminaient à 6/20. Il se faisait souvent renvoyer de cours.

 

Que se serait-il passé pour lui si, comme le suggèrent les prétendants à la présidentielle des Républicains (LR) et du Front national (FN), François Fillon et Marine Le Pen, une sélection avait été effectuée à l’entrée à l’université ? C’est la question que se pose 2K17, qui décortique plusieurs propositions de campagne à travers des parcours concrets de personnes concernées par ces mesures. Impossible de réécrire l’histoire, mais a posteriori, Hugo Davignon se sent visé par ce que détaille le programme LR :

 

« Dans les filières (…) où se présentent un très grand nombre de candidats, [les universités pourront] (…) retenir ceux qui se sont préparés dès le lycée à la voie d’enseignement supérieur pour laquelle ils postulent et qui ont l’envie et le talent nécessaires pour réussir. »

 

« Je trouve cette idée dangereuse, s’inquiète Hugo Davignon, qui transmet aujourd’hui son savoir à des classes de quatrième, de cinquième et de sixième. Ça ne prend pas en compte le fait que tu changes tout au long de ta vie. Comment peut-on te dire à 18 ans ce que tu peux apprendre ou pas ? »

Le FN, qui présentera son programme début février, n’a pas encore précisé les modalités de sélection qu’il envisage. Selon Gaëtan Dussausaye, directeur du Front national jeunesse et membre du bureau politique du parti, joint par 2K17, une sélection à l’entrée à la fac devrait permettre de « replacer l’université dans son rôle premier : un lieu “réservé” à ceux qui souhaitent faire des études longues orientées vers l’enseignement et la recherche. »

 

« Ma vie c’était bibliothèque et sport »

Quand il débarque à la fac à Paris à 18 ans, accepté dans le prestigieux campus Jussieu dans le Ve arrondissement de Paris, Hugo Davignon est largué. Il vient de décrocher un bac scientifique à Fontainebleau, au rattrapage, « avec mention miracle ». Pour lui, l’université sera un déclic. « Je n’avais pas le niveau, je me suis mis à bosser, se souvient-il. J’ai repiqué ma première année et après, j’étais lancé. Pendant quatre ans, ma vie c’était bibliothèque universitaire et sport. » Il pratique douze à seize heures de breakdance par semaine, encore aujourd’hui.

Changer de cadre lui fait du bien. Hugo Davignon quitte le collège-lycée où des problèmes familiaux – on n’en saura pas plus – l’ont fait décrocher. Après huit ans dans les mêmes couloirs, l’établissement était devenu « étouffant » et l’image de « mauvais élève » lui collait à la peau. A l’université, le jeune étudiant affronte ses lacunes. Il choisit de se plonger dans les livres plutôt que d’assister aux cours magistraux : « J’ai gardé quelques problèmes de concentration, explique-t-il. Les cours vont toujours trop vite ou trop lentement pour moi. En revanche, je peux travailler en autonomie sans problème. »

Relevé de notes d’Hugo Davignon lors de sa deuxième année de première S, après redoublement.

Hugo Davignon renoue avec la réussite. Il excelle même lors de certains partiels de licence : « C’était la première fois que je réussissais quelque chose de scolaire depuis la cinquième. (…) Au lycée, j’avais l’impression d’être un raté. Ça m’a permis de me remettre sur pied. » Au Centre d’information et d’orientation (CIO) de Rueil-Malmaison, une conseillère confirme : « Ça ne m’étonne pas, certains élèves se révèlent à la fac. Ici on voit des lycéens qui n’ont pas assez confiance en eux pour envisager d’aller à l’université, même avec des bacs généraux, alors qu’ils en sont totalement capables. »

 

Cancres repentis

 

Le parcours d’Hugo Davignon n’est pas isolé. Nous avons trouvé trois autres itinéraires comparables pendant notre enquête. Du côté de Nancy, Camille Peiffert a changé trois fois de lycée et redoublé sa première… Sept ans avant de sortir major de sa promotion en master de droit. Bac technologique en poche, William George a raté les concours des Instituts d’études politiques (IEP). Cette année, il prépare l’agrégation d’histoire. En Normandie, Romain De Oliveira est entré à la fac contre l’avis de ses enseignants. A l’issue de son parcours universitaire, il a réussi les concours sélectifs des écoles de journalisme. Ces trois jeunes actifs ont été, parfois âprement, poussés à suivre des filières plus techniques à cause de leur bulletin scolaire (BEP ou BTS), et aucun ne regrette de ne pas avoir suivi ces conseils.

Hugo Davignon le 12 janvier 2017, de retour dans la bibliothèque de l’université Pierre et Marie Curie où il a suivi des études de biologie. Juliette Harau / CreaFeed

Pour ces « cancres » repentis ou ces studieux déclarés sur le tard, la question de l’orientation est centrale, et la maturité n’arrive pas à 17 ans pour tout le monde. « Pour certains, il faut juste plus de temps, estime Romain De Olivera. Mais après tout, du temps quand t’es jeune, tu en as. »

Depuis le siège du FN, Gaëtan Dussausaye assure que la sélection à la fac « s’accompagnera d’une revalorisation, en amont, de l’apprentissage et des filières professionnelles ; d’un réinvestissement de l’Etat dans les écoles publiques ; et de systèmes de bourses pour élargir l’accès aux cursus onéreux. ». « Le système actuel des bourses est perfectible », écrivent également les Républicains dans leur programme. Le texte précise que « l’Etat a le devoir de garantir l’accès des bacheliers à l’enseignement supérieur, ce qui ne veut pas dire qu’il offre le droit d’accéder à n’importe quelle formation, n’importe quel diplôme de l’enseignement supérieur, ni d’y accéder indéfiniment. »

 

D’ailleurs, les apprentissages théoriques et l’autonomie qu’exige l’université ne correspondent pas à tout le monde. « C’est à double tranchant, traduit Tahar Rekab, technicien préparateur aux concours de l’enseignement à Jussieu. Certains se révèlent, comme Hugo, et d’autres n’arrivent pas à raccrocher les wagons. » Selon les indicateurs 2014 du ministère de l’enseignement supérieur, 32 % des bacheliers généraux, et 70 à 84 % des bacheliers technologiques et professionnels abandonnent la fac après un ou deux ans de licence. Une réalité que traduisent les légendes universitaires : tout le monde a déjà entendu parler de cet étudiant qui a suivi quatre premières années, de cet autre qui enchaîné trois masters ou d’un-tel qui a validé le sien en dix ans.

 

Génération « reconversion »

 

Si Hugo Davignon n’avait pas eu son bac de justesse (« par chance », dit-il), il avait déjà prévu de le repasser en candidat libre. Au lieu d’aller à la fac, il se serait appuyé sur son Bafa pour tenter sa chance dans l’animation. « Je ne me serais pas autant surpassé, remarque-t-il aujourd’hui. Au-delà des diplômes et des débouchés, l’important c’est de faire quelque chose qui te plaît et de le faire à fond. Bien sûr, les candidats politiques ont des visions de gestionnaires, on ne voit pas les choses de la même façon. Mais les études longues sont aussi intéressantes pour l’épanouissement intellectuel et pour développer son esprit critique. Et ça, tu peux l’appliquer toute ta vie, dans tous les domaines. » Pour une génération qui sera amenée à changer de métier plusieurs fois au cours de son parcours professionnel, c’est un atout non négligeable. « La formation tout au long de la vie (…) est le chantier majeur auquel les établissements d’enseignement supérieur français sont confrontés et pour lequel tout est à faire », relève ainsi le programme des Républicains.

 

L’université se nourrit aussi de l’idéal de la connaissance « gratuite », du « savoir pour le savoir». « Trouver un emploi devrait être une conséquence possible de la fac, mais à l’origine, ce n’est pas sa finalité, rappelle William George, auteur d’un mémoire d’histoire sur la question du spiritisme. L’université c’est aussi le lieu où on peut réfléchir à des choses qui ne sont pas productives. »

 

Reste que, d’ores et déjà, l’université pour tous n’est qu’une demi-vérité. « Il existe déjà des barrières », estime Hugo Davignon. Des barrières économiques, « si tu dois travailler le week-end et faire des allers-retours entre Paris et la banlieue par exemple », pointe l’ancien boursier. Et la sélection basée sur le niveau existe déjà dans les faits, relève-t-il : « A Jussieu, tout le monde est accepté mais le niveau est très sélectif. L’écrémage se fait au fur et à mesure de la licence. »

Juliette Harau
ÉDITÉ PAR