Placer les condamnés en prison ou trouver des peines alternatives : cette alternative est l’un des grands sujets qui séparent Manuel Valls de Benoit Hamon dans la primaire à gauche. Avec un taux d’occupation de 117 %, les prisons françaises sont surpeuplées. Valls propose de créer 10.000 cellules supplémentaires. Benoît Hamon préfère “accompagner et préparer la réinsertion des détenus”. Adamé raconte sa nouvelle vie de détenu en régime de “liberté probatoire à une conditionnelle” et l’avenir que lui promet ce régime plus ouvert.

“En neuf ans de prison, j’ai fait zéro faute, pas d’histoires. Rien.

Ça choque les gens quand je leur dis que j’ai passé autant de temps derrière les barreaux. Ils me demandent si je suis toujours normal. Moi je pense que si t’es faible, tu tombes. Si t’es courageux, tu t’en sors. Mon nom, c’est Adamé (son prénom a été changé pour préserver son anonymat), je vais avoir 36 ans en février. En 2010 j’ai été condamné à quinze ans de prison. Mais depuis le mois de novembre, je peux sortir la journée.

En ce moment, je suis en période de semi-liberté probatoire. Comme ça, je peux faire une formation professionnalisante dans le secteur du bâtiment. Des maths, de la peinture, de la plomberie, tout ça. Fin février, je vais commencer une formation qualifiante de six mois pour être façadier. Construire des échafaudages, préparer les murs, monter, démonter… C’est ce que je veux faire. Grâce à l’Afpa, l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes, je peux construire un projet. Mais tous les soirs, je rentre à la prison de Meaux-Chauconin (77).

Là je retrouve un rythme normal. Le matin, je me réveille à 6 h 30. Une heure après je suis sorti et je marche quinze minutes jusqu’à la gare de Meaux. Je prends le bus, le M2. C’est deux euros le ticket. Les cours commencent à 8 heures pile et ça finit à 17 heures. Le soir, il faut que je sois rentré pour 18 h 30. Dehors, j’en profite pour observer la ville et ces gens qui me regardent sans savoir…. J’essaye de m‘adapter, de me mettre à la page. Ça va être comme ça pendant un an, et après, si je suis accepté, c’est la conditionnelle. J’aurai juste à pointer tous les mois.

« Moi, j’aime le boulot »

Avant la prison, de 2000 à 2007, je faisais de la démolition dans le bâtiment : commencer en haut, finir en bas, démonter, casser, avec des masses. Proprement, tu vois. A 19 ans, j’ai été embauché directement, j’avais pas de formation. J’ai tout de suite aimé ce métier. Commencer à 7 heures. Finir à 16 heures 30. Manger en équipe, travailler en équipe, tout faire en équipe. C’est technique, collectif et carré. J’aime ça. Et je veux le retrouver.

A l’époque, c’est grâce à ce travail que j’ai pu me payer un logement, avoir de vraies fiches de paie, que j’ai pu loger la femme et les enfants. Maintenant, presque dix ans plus tard, la semi-liberté me permet de renouer avec la réalité, le travail et la famille. Tranquillement.

Moi, j’aime le boulot. Avant la démolition, je travaillais avec ma mère comme agent d’entretien. Et même dans la prison, j’ai toujours bossé. J’étais contrôleur. Je distribuais le travail aux autres détenus : donner les cartons et les feuilles, indiquer où mettre de la colle… On faisait les supports dans les pharmacies. Tu vois les gros trucs en carton ? Où tu prends la lisopaïne, les publicités, les prospectus, tout ça là ? C’est nous les prisonniers qui les faisons. On touche entre 10 et 20 centimes par pièce. Il faut en produire 1 000 dans la journée pour obtenir 10 euros ou plus.

Aujourd’hui, avec ma formation, je touche 441 euros par mois. C’est la région qui paye pour qu’on apprenne un métier. Je crois que par tête, on coûte 4 200 euros, c’est beaucoup, mais c’est important pour nous. Car aujourd’hui, on embauche plus les gens comme ça. Et pouvoir travailler, pour nous, les prisonniers, c’est important quand on sort.

Tout s’enchaîne, tu vois. Pendant mon incarcération, je me suis bien comporté, donc j’ai pu avoir ma première permission en juillet 2015. Là je suis allé à Pôle emploi. J’ai pu rencontrer ma conseillère Pôle emploi-justice (CPEJ). Ça a tout changé. Mary Poppins, je l’appelle. Elle m’a demandé quels étaient mes projets et m’a fait faire des exercices pour voir de quoi j’étais capable. Elle m’a réorienté vers l’Afpa. Mais pour que je puisse suivre une formation, il me fallait ma semi-liberté. Et pour que je puisse avoir ma semi-liberté, il me fallait une promesse de formation. C’était compliqué.

Pour monter le dossier, ça nous a pris un an, jour pour jour. Je suis passé devant le tribunal d’application des peines en octobre 2016. Le projet a été accepté. La présidente du tribunal a trouvé que j’étais sérieux, parce que j’ai toujours bossé et payé les parties civiles. Depuis la semi’, je peux sortir le week-end du samedi 9 heures au dimanche 19 heures. Quand je suis dehors, l’association Safran m’héberge, dans le nord de Paris. Depuis le début, ils me suivent, ils prennent soin de moi quoi… La première chose que j’ai faite, c’est passer du temps avec mes enfants et ma femme. Normal. Ils sont tous venus me voir sur Paris, on est allés au centre commercial.

« Faut juste penser à la formation, à sa femme et aux gosses. »

J’ai six enfants. La petite dernière a juste huit mois. Trois d’entre eux sont nés pendant que j’étais incarcéré. Avant mes perms’, on se voyait dans les unités de vie familiale. C’est un peu comme une maison, on est avec sa femme, ses enfants. On peut y passer jusqu’à 48 heures. Mais c’est pas réel.

Maintenant que je peux sortir, je vois mes enfants le week-end. On prend un hôtel et on se promène à Paris. On va aux Galeries Lafayette, aux Champs Élysées, à Royal kids, ou même à Marne-la-Vallée, là où il y a les requins. Et le samedi matin, on va faire les boutiques.

C’est important que les petits me voient. Ils se mettent dans l’optique de vivre un jour avec moi. Je commence à rattraper le temps que j’ai perdu avec eux. Je recommence à être père : avec eux, je joue, je fais de la peinture, je leur apprends l’alphabet, le respect et les choses de la vie… J’insiste là-dessus. À l’école, au lycée, il faut qu’ils soient respectueux. Et pour le moment, eh bien, y’a rien à dire.

Avec ma femme aussi c’est nouveau. On s’est marié pendant que j’étais en prison. Aujourd’hui, on se promène, on achète des glaces, on va au cinéma ensemble, tout ça. C’est une découverte. On profite… C’est pas facile la vie en couple, mais j’apprends. C’est bien, c’est beau. Je lui dois beaucoup à ma femme, elle a tenu sept ans, seule. Avec les enfants à me suivre dans tous mes déplacements, mes changements de prisons. Fleury-Mérogis, Réau, Meaux… Elle a été un moteur dans mon changement. Bravo à madame. Je lui dois beaucoup.

La semi, ça me prépare à la vraie liberté. Je retrouve les aspects positifs de moi-même d’avant, en laissant derrière les mauvais. Ça, je le savoure, après tout ce temps. C’est pour ma femme et les enfants que je me suis bien tenu, que je veux sortir, que je fais la formation.

Mais en ce moment, ces dernières semaines sont des années. Ce sont les plus dures. Faut juste penser à la formation, à sa femme et aux gosses.  Sans eux, ni ma conseillère Pôle emploi, ma psychologue du travail, Safran, l’Afpa, j’en serais pas là. Je leur dois beaucoup. Sans des gens pour t’aider, t’as rien, t’as la rage, t’arrives en fin de peine. Et tu sors…”

Qu’entend Benoît Hamon par “culture de l’enfermement ?

Le 20 septembre 2016, Jean-Jacques Urvoas, le Garde des Sceaux a annoncé son projet de construire entre 10 000 et 16 000 nouvelles cellules d’ici 2025 pour mettre un terme à la surpopulation carcérale qui a battu un nouveau record en août 2016. Si le ministre de la Justice a tenu à préciser qu’il fallait “construire des cellules, pas des places de prison », cela reste une solution dans la prison et non hors ses murs.

Dans quel état sont les prisons françaises ?

Surpeuplées. Selon les chiffres officiels du ministère de la justice, au 1er décembre 2016, il y a avait 79 581 détenus, une hausse de 3% sur un an et 1 459 matelas au sol. Une hausse de 47,5% sur la même période. 89 établissements ou quartiers avaient une densité supérieure ou égale à 120%. 37 907 détenus étaient concernés. Six d’entre eux dépassaient même les 200%. L’encellulement individuel est pourtant un principe prévu par la loi Béranger depuis juin 1875. C’était il y a un peu moins de 142 ans.

En quoi consistent les aménagements de peine ?

La récidive joue aussi dans le phénomène de surpopulation : en 2014, elle représentait 40,1 % des condamnations. De nombreux rapports soulignent pourtant l’effet positif des aménagements de peine sur la récidive. Dans le cas d’une liberté conditionnelle, le taux de récidive chute à 39% alors qu’en cas de sortie sèche, il est de 63%.

Qui décide d’un aménagement de peine ?

Une demande comme celle d’Adamé est instruite par un un juge d’application des peines ou le président d’un  tribunal d’application des peines, dont les fonctions consistent à fixer les principales modalités de l’exécution des peines.

Ce magistrat du siège dépend d’un des 160 tribunaux de grande instance du territoire.

Le juge d’application des peines ne rencontre le détenu qu’une seule fois, avant le rendu du délibéré. Une fois l’aménagement accepté, un conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (Cpip) s’occupe du suivi du détenu.

Benjamin Pietrapana
ÉDITÉ PAR