Les candidats à la présidentielle des Républicains et du FN proposent de supprimer l’Aide médicale d’Etat (AME), dispositif qui prend en charge les frais de santé des personnes précaires résidant en France en situation irrégulière (les autres précaires peuvent être couverts par la CMU). Sans l’AME, les factures impayées s’accumulent raconte Nataly, Colombienne de 28 ans qui a connu des complications pendant sa grossesse.

« Je suis Colombienne. Je suis arrivée à Paris le 6 décembre 2014 avec mon mari, Jaime. Il  a la nationalité colombienne et espagnole, et il avait trouvé un travail déclaré dans le bâtiment. Ma situation à moi n’est toujours pas régularisée. Aujourd’hui, je veux faire la demande pour renouveler ma carte d’Aide médicale d’Etat (AME) qui arrive à expiration dans quelques mois. Je suis allée dans le centre de Médecins du monde à Saint-Denis pour qu’ils m’aident à remplir les documents, parce que j’ai peur de ne plus être assurée à cause d’une maladresse administrative. Pour l’instant je suis en bonne santé, mais on ne sait jamais ce qui peut arriver, je m’en suis rendu compte pendant ma grossesse, avant la naissance de mon fils Philippe qui a désormais 8 mois.

A notre arrivée en France, Jaime et moi avons habité dans un studio de 10 mètres carré. Moi, pendant deux mois, j’ai effectué un remplacement en faisant des ménages. On ne comptait pas rester en France plus d’un an, mais en août 2015, je suis tombée enceinte et nos plans ont changé. On a déménagé à Aubervilliers, dans un appartement plus grand.

« Entre temps, j’ai eu beaucoup de fièvre»

A l’époque, j’avais entrepris les démarches pour être rattachée à la carte vitale de mon mari, comme me l’avaient conseillé des amis, mais je n’avais pas eu de réponse. L’assistante sociale de la mairie m’a alors indiqué que je devais demander l’Aide médicale d’Etat (AME). La première fois, je me suis trompée, j’ai rempli le formulaire pour mon mari et moi, alors que lui n’y a pas droit. En novembre, j’ai constitué un second dossier, qui a été refusé également [les délais de réponses sont généralement de deux à trois mois] sans que je comprenne pourquoi.

Entre temps, à deux mois de grossesse, j’ai eu beaucoup de fièvre. Je me suis présentée à la Protection maternelle et infantile à Aubervilliers. Ils m’ont orientée vers l’hôpital. J’y ai vu un médecin et on m’a fait une échographie. Ensuite, il a fallu payer, et c’est là que c’est devenu compliqué. Je n’étais pas couverte par la sécurité sociale et je n’avais pas les moyens de régler les frais de grossesse.

Une fois les factures payées, « il nous restait moins de 250 euros »

Nous vivions à deux avec le revenu de mon mari : environ 1 200 euros par mois, dont 830 pour le loyer et les charges, et 140 euros de forfait pour les transports en commun. Il nous restait donc moins de 250 euros pour manger, nous habiller et le reste. Depuis la naissance de notre fils, Philippe, nous sommes trois, toujours avec le même revenu.

Après mon passage à l’hôpital, j’ai reçu la première facture à la maison : 67 euros. Comme je n’ai pas payé, le montant a augmenté progressivement jusqu’à atteindre 368 euros. Pendant mon quatrième mois de grossesse, j’ai reçu une lettre du Trésor public par jour, me demandant de m’acquitter de cette somme. Finalement j’ai reçu un SMS m’intimant l’ordre de payer. On a fini par céder. C’est la seule facture qu’on a honorée jusqu’à présent.

«Je pleurais tous les jours »… puis il y a eu les complications

Entre temps, on m’a annoncé que l’hôpital Lariboisière, dans le nord de Paris, assurerait mon suivi de grossesse. J’y ai fait les échographies et les examens sanguins et urinaires classiques pendant une grossesse. J’ai reçu les factures pour tous les actes.

Facture reçue par Nataly lors de son suivi de grossesse dans un hôpital parisien.

C’est clair que ça procure du stress, et quand on est enceinte, ce n’est pas bien pour le bébé. J’étais déprimée, je pleurais tous les jours. Mais la situation est devenue encore plus compliquée pendant mon cinquième mois. J’ai eu un kyste au coccyx. Les médecins disaient qu’il fallait l’opérer d’urgence, sous peine qu’il devienne dangereux. J’ai été opérée le 28 décembre, puis j’ai reçu la facture à la maison : près de 1 800 euros.

Puis pendant deux mois, une infirmière est venue soigner ma plaie à domicile, c’était une cicatrice ouverte, vraiment pas commode en fin de grossesse. L’infirmière non plus, je ne pouvais pas la payer. Elle le savait, mais elle a continué à venir quand même. C’est une personne adorable. Au total, je lui dois encore 2 100 euros.

«On cherche encore comment payer les factures»

Vers le mois de février, l’assurance maladie m’a écrit concernant ma demande d’AME. On m’expliquait qu’il fallait que je prouve que je n’étais pas couverte en Espagne. J’ai donc écrit à Madrid pour demander une attestation montrant que l’Espagne ne me versait aucune aide, et que je n’étais pas assurée dans leur pays non plus. J’ai reçu ce document le 23 mars et je l’ai envoyé le jour même. A partir de là, mes droits à l’AME ont commencé. Les dernières échographies et analyses ont été prises en charge, ainsi que l’accouchement.

A des moments, c’était dur, mais on a décidé de rester ensemble ici et de continuer à être unis malgré les difficultés médicales, financières et administratives. On ne va pas retourner en Colombie. Là-bas, les conditions de vie sont pires, et Jaime n’a pas de travail. Maintenant, je veux régulariser ma situation, pour moi et pour le petit. Il faudra que je le fasse garder pour aller à la préfecture et demander un titre de séjour. Aujourd’hui, on cherche encore comment on va pouvoir payer les factures. »

L’AME qu’est-ce que c’est ?

Accéder à l’Aide médicale d’Etat (AME) permet d’être couvert pour les frais de santé, c’est l’équivalent de la CMU (Couverture maladie universelle) qui est, elle, dédiée aux personnes en situation régulière. L’AME est destinée aux précaires (gagnant moins de 720 euros par personne par mois) séjournant  en France (depuis au moins trois mois) et en situation irrégulière (arrivés illégalement, déboutés du droit d’asile, ou dont le visa a expiré par exemple).

Qu’en disent les candidats ?

Dans la rubrique immigration de son programme, François Fillon propose de « supprimer cette aide et de la remplacer par une dispense de frais de santé limitée (hors mineurs) aux urgences et aux maladies graves ou contagieuses. » Comme Marine Le Pen, qui propose cette mesure également, le candidat Républicain avance un argument économique, estimant que l’AME coûte plus d’un milliard d’euros par an.

Drôle de calcul, selon Médecins du monde

« Ce calcul économique nous paraît absurde, rétorque Nathalie Godard coordinatrice du Centre d’accueil et de soin (Caso) de Médecins du Monde à Saint Denis. Outre les questions humanitaires et de santé publique, l’AME répond à une logique pragmatique. Cela coûte moins cher de soigner une personne à temps plutôt que de payer une hospitalisation quand la situation est devenue une urgence. » C’est le cas par exemple du diabète, courant chez les personnes en situation de précarité, et qui, hors prise en charge régulière, peut conduire à des complications pouvant aller jusqu’à l’amputation.

Problème de santé publique

L’accès au soin est aussi une question de santé publique, rappelle le docteur Abdelrani Bourazi, bénévole au Caso de Saint Denis, qui cite notamment le cas de la tuberculose, comme d’autres pathologies infectieuses. Dans sa forme contagieuse, cette « maladie du pauvre » « peut se transmettre par voie respiratoire », rappelle le médecin.

Les permanences d’accès au soin de santé (PASS), qui existent dans les hôpitaux publics, remplissent cette fonction en proposant des consultations gratuites.

Qui va payer les factures ?

Comme le montre le cas de Nataly, l’absence d’AME pose aussi une question économique pour les hôpitaux. Le responsable du service facturation de l’hôpital Lariboisière le confirme : « La suppression de l’AME serait aussi pénalisante pour les établissements publics de santé, parce qu’ils devront continuer à soigner malgré tout. Si l’Assurance maladie ne paye plus, l’hôpital ne récupérera plus ces sommes. »

Juliette Harau
ÉDITÉ PAR