Emmanuel Macron propose d’ouvrir les allocations chômages aux salariés démissionnaires, aux indépendants, aux artisans, et aux commerçants. Le cas du pâtissier Fréderic Favreau, en banlieue parisienne, montre que ces travailleurs craignent moins le chômage que leurs dettes à la banque.

« J’ai commencé à travailler en tant que pâtissier à 23 ans, aujourd’hui j’en ai 41. J’ai été salarié jusqu’en 2012, l’année où j’ai lancé ma propre boulangerie-pâtisserie à Saint-Maur-des-Fossés, dans le Val-de-Marne. C’est une petite structure, je suis seul à la confection avec deux apprentis, et il y a deux salariées à la vente, dont ma femme. On accueille à peu près 200 clients par jour, entre 7 heures du matin et 20 heures, six jours sur sept.

Comme beaucoup d’entreprises aujourd’hui, j’ai des soucis de trésorerie. C’est surtout compliqué pendant l’été. Déjà, on ferme pendant quinze jours – il faut bien prendre des vacances -, et c’est une période pendant laquelle les gens consomment moins, à cause de la chaleur et des départs en vacances. Donc forcément, il y a moins de rentrées d’argent. Du coup, en septembre-octobre, ce n’est pas évident… Il y a des périodes où le compte bancaire est à plus 10.000 euros – pendant les fêtes de fin d’année – et d’autres où il est à moins 10.000…

Je me suis rendu compte qu’il fallait savoir échelonner les dépenses sur l’année. Mais de temps en temps, vous vous posez la question : est-ce que ça va passer ? Est-ce qu’il ne va pas falloir mettre la clé sous la porte ? Et si je suis obligé de m’arrêter, qu’est-ce qui va se passer pour moi ?

Trouver un travail ce n’est pas le plus dur… mais comment je rembourserais la banque en cas de liquidation ?

Si je devais cesser mon activité, je pense que je n’aurais pas de mal à retrouver du travail. Pour des artisans comme moi, sauf passé un certain âge, trouver du boulot n’est pas le plus dur, il y a beaucoup de propositions. En revanche, comment pourrais-je continuer à rembourser la banque ? C’est ça que je me demande. Ce qui me semblerait le plus protecteur pour des indépendants comme moi, plutôt qu’une allocation chômage comme pour les salariés, ce serait un filet de sécurité, sous la forme d’un remboursement de prêt à la banque.

Je vous explique. J’ai souscrit à un prêt professionnel pour lequel je dois rembourser 2800 euros par mois, pour encore deux ans et demi. Or, s’il y avait liquidation judiciaire de la boulangerie, le fonds de commerce et le matériel seraient vendus aux enchères, et je n’en tirerais pas grand chose. Je devrais trouver un emploi et continuer à rembourser 2 800 euros tous les mois. Vous imaginez ?

La boulangerie patisserie de Frédéric Favreau

Quand j’ai voulu lancer ma propre boîte, j’ai bénéficié des aides financières à la création d’entreprise (ARCE) de Pôle emploi, qui permettent de toucher, en deux fois seulement, toute une partie des allocations chômage auxquelles on a droit en tant qu’ancien salarié. Ça permet d’avoir un apport pour investir. Moi, par exemple, pour ma boulangerie, j’ai mis 60 000 euros de ma poche, et j’ai emprunté le reste. Mais comme les prêts professionnels sont très courts, sept ans dans mon cas, les premières années en tant qu’indépendant sont compliquées. Les sommes qu’on doit rembourser sont énormes. Après ce sera plus simple, mais pour l’instant j’ai du mal à maintenir l’équilibre de mes comptes.

Une cotisation en plus ?

Du coup, l’autre question que je me pose, c’est : comment cette mesure d’allocation chômage serait-elle financée ? Si ça doit impliquer des cotisations supplémentaires (En Marche ne s’est pas encore prononcé sur le sujet malgré nos multiples relances), ça va être compliqué.

Peut-être qu’on devrait laisser chaque indépendant choisir s’il veut cotiser pour des allocations chômage ou non. Les professions libérales cotisent déjà énormément, notamment pour le Régime social des indépendants (le RSI est la protection santé, maternité et retraite des indépendants), qui est obligatoire.

Le niveau de cotisation est calculé en fonction du bénéfice, c’est-à-dire en fonction de ce qu’il reste après avoir payé les fournisseurs, les salariés et, quand on en a un, les intérêts de son prêt bancaire. Quand je fais un bénéfice de 15 000 à 20 000 euros, je cotise environ 7 000 euros par an pour le RSI. Mais après, je dois encore rembourser ce que je dois à la banque (hors intérêts), car ce n’est pas pris en compte dans le calcul du bénéfice. Ce qui est logique dans un sens, puisque la boulangerie correspond à mon patrimoine propre, mais ça n’est pas évident économiquement.

A ce niveau là, le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), dont j’ai bénéficié deux fois jusqu’à présent, m’a aidé à rester à l’équilibre. Cette mesure a été beaucoup critiquée, mais pour les petits artisans comme moi, ça fait la différence.

Mon objectif, quand j’aurai fini de rembourser, c’est de mettre de l’argent de côté pour avoir un apport et faire un nouvel investissement. L’idée ce sera de vendre la boulangerie actuelle pour en ouvrir une plus grande. Là aussi, entre les deux activités, il peut s’écouler un an sans activité, le temps de retrouver un nouveau fonds de commerce, et aussi le temps de vendre l’ancienne boîte.

Pendant ce temps de vente, l’argent serait placé sous séquestre, je ne pourrais pas y toucher (lors de la vente d’un fonds de commerce, la loi prévoit que la somme soit bloquée pendant 5 mois, pour que le vendeur puisse rembourser d’éventuels impayés).

Donc, pendant cette période de latence, à part une activité salariée éventuelle, je n’aurais pas de revenu. Et les démarches prennent du temps : la visite pour un local ou un rendez-vous à la banque, ce n’est pas toujours compatible avec un emploi. Le chômage peut être une solution à ce moment-là. Actuellement, les indépendants comptent sur leurs économies pour tenir. »

Ce que propose En Marche :

Le mouvement En Marche, mené par Emmanuel Macron, souhaite étendre la protection chômage « à toutes celles et ceux qui n’en bénéficient pas aujourd’hui ». Il est question « d’abord des indépendants, des artisans, des petits commerçants, parce que la moindre baisse de leur activité les met en danger et parce qu’ils doivent à la fois épargner pour anticiper les coups durs et investir pour préparer l’avenir. » La mesure s’appliquerait aussi aux démissionnaires, avec la volonté de « créer un nouveau droit universel : un droit à la mobilité professionnel ».

En Marche n’a toujours pas précisé les modalités de financement de cette mesure.

Juliette Harau
ÉDITÉ PAR