François Fillon en a fait un de ses arguments-phares de campagne en matière d’emploi. Emmanuel Macon le dit plus discrètement. Refuser deux offres d’emploi “raisonnables” doit être sanctionné, selon le candidat LR, par la perte des droits aux allocations chômage. Sonia, 30 ans, a accepté l’année dernière une offre d’emploi pas complètement conforme à ses attentes et à ses compétences. Cela l’a conduit à une dépression diagnostiquée comme un burn-out et à un rapport bouleversé au travail qu’elle a accepté de nous raconter.

« J’ai mis du temps à savoir ce que je voulais faire dans ma vie. J’ai suivi une scolarité dans un établissement privé catholique, en Normandie, à l’issue de laquelle j’ai eu un bac scientifique. Mes professeurs m’ont proposé de passer le concours de médecine, on m’a parlé du métier d’ingénieur, j’ai travaillé comme professeur vacataire en ZEP pendant mes études… Mais aucun de ces métiers ne m’attirait vraiment. Finalement, j’ai eu une licence en sciences puis un master en pharmacologie. Là encore, je trouvais cela intéressant mais ennuyeux.

J’ai donc décidé, après ce bac+5, de tenter autre chose. J’ai rencontré une psy qui m’a poussé à rencontrer des gens en dehors de mon milieu scolaire et familial. Je me suis rendu compte que j’avais un profil plus proche de l’entreprenariat. J’ai donc mûri un nouveau projet professionnel.

Je me suis inscrite à La Sorbonne en DEUG par correspondance, pour pouvoir travailler en parallèle et accéder à une école de commerce. J’ai arrêté de vivre à Toulouse, je suis rentrée à Bondy où vivait mon frère.

J’ai ensuite intégré une école de commerce où je me suis complètement épanouie. J’ai passé un MBA que j’ai obtenu. J’avais alors 29 ans. J’ai eu un CDD à la sortie de l’école qui m’a conforté dans cette voie.

A ce moment-là, je suis hyper positive, pleine de peps… Je me mets alors à la recherche d’un emploi en tant que chef de projet marketing. Et là, le désenchantement. Quand j’envoie des CV, on me sort fréquemment que “je ne vaux rien sur le marché du travail”. On me dit que je n’ai pas assez d’expérience, on me fait comprendre que mon profil est trop atypique…

Ma recherche d’emploi est une catastrophe. Je n’ai pas forcément le réseau, la cooptation nécessaire. Je pensais que les diplômes, les stages, la personnalité suffisaient. Finalement, un cabinet de consultant m’a proposé un emploi comme commerciale, mais qui devait ensuite me permettre d’évoluer.

Je découvre à l’entretien que le salaire proposé est de 1500 euros brut. “C’est ce que tu vaux, tu ne trouveras rien de mieux”, m’explique alors la manager. Le directeur commercial, lui, me dit : “Je ne sais pas ce que je vais faire de votre CV…” Sur le coup, je suis choquée et je refuse l’offre.

Mais, quelques semaines plus tard, le cabinet insiste pour que j’accepte. Et le directeur commercial me rappelle, s’excuse pour son attitude lors du premier entretien : “Je suis désolé, j’avais des problèmes de santé ce jour-là, j’avais mal aux dents.” Il me suggère un entretien avec le directeur financier.

Là-bas, on me propose un poste de commercial “grands comptes”, ce qui m’intéresse, avec un mois de transition pour comprendre le fonctionnement de la boîte. Mon salaire est revu à la hausse, de 1500 à 2000 euros bruts. Pour un salaire de cadre, c’est très peu. Mais j’accepte ce sacrifice car je me dis que j’ai besoin de cette expérience pour évoluer, peu importe le salaire.

Une fois entrée dans la boîte, on me fait travailler à un poste de commerciale sédentaire, où je dois travailler par téléphone. Ce n’est ni ce que je veux faire ni ce que je sais faire alors, forcément, ça se passe mal. On m’assure qu’on va me former au poste de commercial promis, mais la formation n’est ni régulière ni qualitative. Après le mois de transition annoncé, mon directeur me fait mariner et reporte ma promotion.

Avec mes collègues aussi, le courant passe mal. Je suis présumée promue, cela suscite la jalousie. On me prend en grippe. J’entends quelques réflexions qui me blessent. Ma manager, quand des nouveaux arrivent, dit en souriant : “Je vous présente ma tête de turc. Celle qui parle comme une racaille au téléphone.”

On me fait des remarques sur ma façon de m’habiller, sur mon prénom, mon attitude… De bon matin, je recevais des remarques sexistes ou des surnoms un peu racistes, genre “Zoubida”… D’autres collègues se permettent de critiquer mon travail : “Ce n’est pas parce que tu as fait une école que tu es une bonne commerciale, tu sais”, “Tu es nulle”… Je n’étais pas à l’aise dans mon travail, c’est vrai. Mais ce n’était pas mon job. J’avais accepté ce sacrifice pour évoluer mais l’évolution n’a jamais eu lieu. Je l’ai beaucoup regretté.

Psychologiquement, j’ai été détruite par ce climat. J’ai fini par aller voir mon médecin, qui m’a prescrit un arrêt maladie. Je perds 50% de mon salaire, c’est vrai, mais je préfère aller bien mentalement. A ce moment-là, je ne suis même plus capable de mener à bien d’autres projets, ma vie personnelle… Je travaille sur l’ouverture d’un restaurant avec mon frère mais je n’étais plus en mesure d’avancer dessus. J’ai dû arrêter le sport, je me suis blessée durant cette période.

Pendant plusieurs semaines, je vais au travail avec la boule au ventre et l’envie de vomir. Je me désocialise. Je n’ai plus de plaisir à voir mes amis. Mon métabolisme est totalement désorganisé, je perds 6 ou 7 kilos pendant cette période. Je ne pense pas à la dépression. Je pense que j’ai un problème, pas assez de caractère…

Puis une amie DRH me fait prendre conscience que je suis harcelée et que je suis en train de faire un burn-out. Mes parents me conseillent aussi de ne plus y mettre les pieds. Je vais voir mon médecin en me sentant coupable. Puis, quand il me parle de mon quotidien et de mon travail, je me mets à pleurer.

Jusqu’à aujourd’hui, je suis là-dedans. Je dors mal, j’ai beaucoup d’angoisse à l’idée d’en parler. Je sais que je ne mettrai plus les pieds dans cette entreprise, jusqu’à ce que ma période d’essai prenne fin dans deux mois. Je n’ai toujours pas réussi à me remettre en recherche d’emploi. J’ai peur de travailler avec d’autres collègues, de passer d’autres entretiens. Aujourd’hui, ça me permet de comprendre que je ne peux plus accepter n’importe quoi. Je ne ferai pas autre chose que ce que j’ai envie de faire et ce pourquoi j’ai été formée.

Un travail, ce n’est pas fait pour nous détruire. L’argent, c’est fait pour pouvoir en profiter ensuite. Et moi, je ne profitais plus de rien. Aujourd’hui, je pense qu’il ne faut pas se dévaloriser. Si on nous propose des postes en-dessous de nos compétences, il faut refuser, même si on est jeune diplômé. Evidemment, les besoins financiers poussent parfois à accepter, je le conçois et le comprends. Mais il faut savoir parfois dire non et patienter. Accepter tout et n’importe quoi est destructeur. Soit sur le court-terme comme moi, soit dans quelques années, quand ils regretteront d’avoir abandonné leurs rêves.

 

Que dit la loi ?

Depuis 2008, et une loi promulguée par François Fillon, alors Premier ministre, on peut déjà être radié après avoir refusé deux offres d’emploi “raisonnables”. Mais dans les faits, cette sanction est encore peu appliquée. Selon une étude de la Dares en juin 2016, le taux de radiation était seulement de 1,8% à Pole Emploi.

 

Que proposent les candidats ?

Comme Nicolas Sarkozy en 2012, François Fillon veut remettre cette possibilité de radiation au goût du jour. Il suggère l’application “stricte” de cette règle, en la rendant automatique et non plus sujette à l’appréciation des agents de Pole Emploi. Mais il n’est pas seul à proposer cela. Emmanuel Macron a inscrit la même idée dans son programme. “Je veux des devoirs (pour les chômeurs), a-t-il encore indiqué le 25 février sur RMC. Si vous refusez la deuxième offre d’emploi, vous sortez du système et n’êtes plus indemnisé.”

 

Qu’est-ce qu’une offre d’emploi “raisonnable” ?

Le concept, cité dans le programme de François Fillon, est vague. En fait, le Code du travail précise quelques critères pour justifier du caractère raisonnable (ou non) d’une offre : la nature de l’emploi, la zone géographique, le salaire brut et le type de contrat (à temps partiel, CDI…). Tout cela devra évidemment avoir été défini lors de l’inscription à Pole Emploi et de l’établissement du projet personnel d’accès à l’emploi (PPAE).

Dernière chose : ce caractère “raisonnable” varie avec le temps. Après trois mois d’inscription, par exemple, la rémunération doit être égale à votre ancien salaire ; après six mois, le minimum chute à 85% ; après un an, au montant de votre allocation chômage.

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