Sofiane a 23 ans, il est animateur à Paris (19e) et il a une spécificité : il est Français et Marocain. Si Marine Le Pen devient présidente de la République, il devra choisir entre ses deux passeports, entre ses deux pays. Entre deux parties de lui, finalement. Un choix qu’il aimerait ne jamais avoir à faire.

« C’est la question qu’on nous posait à chaque fois qu’on rentrait au bled : « Alors, tu préfères la France ou le Maroc ? » A l’époque, on était un peu gêné, on ne savait pas trop quoi répondre, mais ça nous faisait rire, au fond.

Quand on est ici et qu’on a une tête ou un nom d’étranger comme moi, plein de gens nous regardent avec tout un tas de préjugés. Et au Maroc, c’est pareil. Avec notre accent français, on est identifié tout de suite comme les « émigrés ». Du coup, on se fait un peu chambrer, les commerçants essaient de nous vendre leurs produits plus chers…

Des années plus tard, si Marine Le Pen est élue présidente, on va nous poser la même question. Mais cette fois-ci, ce sera un peu moins drôle. Elle a promis que, si elle était élue, elle demanderait aux gens comme moi de choisir entre nos deux nationalités. Je trouve ça grave et blessant.

On a débattu pendant des mois sur la déchéance de nationalité, en nous montrant du doigt constamment. Au final, on s’est rendu compte que ça n’a servi à rien. Même François Hollande a avoué qu’il s’était trompé. Pourtant, certains n’ont pas retenu la leçon.

Est-ce que ça sous-entend qu’être binational, c’est être un peu moins français ? Est-ce que ça veut dire que, finalement, nous ne sommes que des Français incomplets, imparfaits voire potentiellement suspects ?

Les deux passeports, moi, ils me servent surtout à passer des frontières. Quand je vais au Maroc, je sors mon passeport marocain, quand je vais en Europe, je sors mon passeport français… Je prends ça comme une chance, quoi, une richesse. Et puis c’est marrant d’avoir deux passeports.

Pour moi, c’est inconcevable de me demander de choisir entre mes deux pays. C’est comme si on vous demandait de choisir entre votre père et votre mère, ça n’a pas de sens ! Le Maroc, c’est toute mon histoire familiale, c’est mes origines, ma famille ; la France, c’est mon histoire à moi, c’est mon enfance, mon adolescence, mon présent…

Au quotidien, c’est ça : être binational. C’est m’appuyer sur mes deux jambes, c’est parler à la fois français et arabe à la maison, c’est avoir les deux cultures, manger à la fois comme un Français et un Marocain, pouvoir m’habiller à la fois « à la française » et « à la marocaine »… Symboliquement, abandonner une de ces deux nationalités serait pour moi un déchirement. Comme si je rompais les liens avec une partie de moi.

Et puis, concrètement, j’ai peur des conséquences que ça pourrait avoir. Si je choisis la nationalité française et que j’abandonne mon passeport marocain, qu’est-ce qui va se passer ? Je ne pourrai plus rentrer dans mon pays ? Aller voir ma famille, la terre de mes ancêtres ? Et à l’inverse, si je privilégie la nationalité marocaine, est-ce que ça veut dire que je devrai quitter la France ? En tout cas, je n’aurais plus le droit de vote, je n’aurais plus certaines facilités et d’autres choses seront de plus en plus compliquées pour moi. C’est un choix impossible.

En fait, je trouve ça vraiment bête. On dirait qu’ils ne veulent pas voir ce qu’on est, ce qu’est la France. Nous, nous avons plein d’identités, plein d’origines. Les petits Français gaulois qui n’ont qu’Astérix et Napoléon comme ancêtres vénérés, c’est dans leur tête que ça existe. Avec la mondialisation, la culture, le sport, la religion, tout le monde dépasse les frontières, maintenant. Ceux qui proposent ça vivent dans le passé. »

Qu’est-ce que la bi-nationalité en France ?

C’est le fait de posséder, en plus de la nationalité française, la nationalité d’un autre pays. Il n’y a pas de chiffres officiels sur le sujet en France, car rien n’oblige un binational à signaler aux autorités qu’il possède une autre nationalité. Mais une enquête de l’INED, datée de 2008 et qui fait office de référence, estimait à 3,3 millions le nombre de Français concernés, soit environ 5% de la population. Parmi eux, 9 sur 10 sont des immigrés ou enfants d’immigrés.

 

Cela existe-t-il partout dans le monde ?

Non. Certains pays interdisent purement et simplement la double nationalité, comme la Chine ou l’Ukraine. D’autres y appliquent un certain nombre de conditions. En Allemagne, par exemple, un jeune né de parents étrangers devait, à 23 ans, choisir entre sa nationalité d’origine et la nationalité allemande.

 

Que propose Marine Le Pen à ce sujet ?

Elle veut l’interdire, comme c’est de tradition au Front National. Mais Marine Le Pen ne s’attaque pas aux binationalités franco-européennes, elle vise seulement les ressortissants de pays extra-européens. « Je leur demande de choisir leur nationalité, expliquait-elle en février sur France 2. Ça ne veut pas dire d’ailleurs que, s’ils ne choisissent pas la nationalité française, ils devront partir de France. » 

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