Christian a 44 ans et il fait partie des milliers de SDF de Paris. Chaque nuit, cet ancien sommelier dort dehors. Chaque mois, il survit avec les quelque 500 euros du RSA. La proposition de Benoît Hamon de hisser cette somme à 600 euros via le revenu universel d’existence ne va pas changer sa vie.

Cela fait deux ans que je suis dans la rue. J’y suis tombé via le circuit classique : une séparation douloureuse, la perte d’un emploi, la perte de revenus puis l’expulsion de mon logement…

Mon métier, à la base, c’est sommelier. Avant d’être à la rue, mon dernier taf’, c’était dans un restaurant hyper chic du Triangle d’or. Dès que j’allumais la télé, je voyais quelqu’un que j’avais servi dans la semaine ! Même Zlatan Ibrahimovic est venu me serrer la main et m’a remercié ! Là-bas, l’entrée, le plat et une bouteille de vin, ça coûtait un RSA (rires).

Ensuite, ma femme m’a quitté et je l’ai très mal pris. J’ai été en dépression pendant deux ans, j’ai dû arrêter de travailler car je n’étais plus en état de faire correctement mon travail. J’avais à l’époque un loyer à payer de 700 euros. Quand tu te retrouves du jour au lendemain avec 500 euros de RSA, le calcul est vite fait… C’est là que tout a commencé.

J’ai vu que Benoît Hamon proposait le revenu universel d’existence. Pour moi, c’est du vent. Ça ne servirait vraiment à rien. Si on fait vraiment le revenu universel, ça veut dire que Bettencourt et Lagardère le toucheraient aussi. Je ne trouve pas ça juste. J’ai vu que Hamon avait un peu modifié sa version. J’ai l’impression qu’il calibre son discours parce qu’il s’est rendu compte que ça n’était pas vraiment applicable.

Je touche 524 euros et des brouettes avec le RSA. Avec ça, il m’arrive de tenir jusqu’au 20 ou 21 du mois. Quand j’ai besoin d’une nouvelle paire de chaussures ou, de temps en temps, d’aller au cinéma, je peux le faire. Sinon, j’achète ce dont j’ai besoin, à manger principalement. Il y a bien mon forfait téléphonique qui a un prix, mais bon… Ça me coûte 5,99 euros par mois. Le RSA ne me suffit pas. A côté, je fais des petits boulots. Je trouve quelques missions grâce à Twitter. J’ai refait les joints de la salle de bains d’une dame, j’ai repeint les toilettes d’une autre dame… Ce sont des petits boulots que les gens ne savent pas faire et qui me permettent, moi, de survivre un peu.

Passer le RSA à 600 euros, ça ne changerait rien, en fait. Evidemment, je ne cracherais pas dessus si on me les donnait, mais… Le seuil de pauvreté en Europe est à 800 euros environ. Donc même avec cette hausse, on serait toujours pauvre. Et puis, il pourrait même être à 700 euros, le revenu universel ne changerait pas l’essentiel. J’aurais toujours besoin d’un logement. Qui dit logement dit travail. Or, on prend le problème à l’envers. On dit “si tu trouves un travail, tu auras un logement.” Mais comment tu fais pour travailler si tu es à la rue ?

Le matin, normalement, on se lève, on prend une douche, on se fait un café, on se choisit des fringues propres… Moi, je suis dans ma rue, je fais comment ? Je me lève, je replie mon duvet, j’ai toujours les mêmes fringues. Si je vais travailler, c’est après avoir mal dormi, à même le sol. Mon patron va me voir arriver pendant cinq ou six jours avec les mêmes fringues. Vous imaginez si je me présente à un entretien d’embauche avec mon gros sac ?

Dehors, c’est compliqué. Moi, je prends une douche par jour. Je vais dans une association ou je vais aux bains-douches municipaux, qui sont gratuits. Par exemple, la plupart des associations ouvrent à 9 heures. Si tu travailles, comment tu fais ? A 9 heures, tu es censé être au travail. Ensuite, ça dépend de la météo. Je regarde le temps qu’il fait pour choisir où je vais dormir. Et le soir, il faut manger, en essayant de s’offrir un repas chaud.

Au quotidien, je tiens un compte Twitter qui me sert de journal de la rue. J’avais créé ce compte il y a trois ans mais sans l’utiliser, comme un peu tout le monde. Et puis un matin, alors que je dormais canal Saint-Martin, un agent de la ville de Paris est venu et nous a arrosés. J’ai posté cette photo sur Twitter et ça a explosé. Depuis, je tiens un espèce de journal de rue. Je raconte ma vision et ma vie. Je trouve ça absolument génial et je me traite de gros con de ne pas y avoir pensé avant.

Ce compte m’a permis de rencontrer des gens, d’être invité dans les médias, de susciter des solidarités… Une fois, un mec dans la rue m’a interpellé et m’a demandé : “C’est vous, sur Twitter ?” Je lui ai répondu “oui”, il s’est approché de moi et m’a donné deux tickets restaurants. Cela fait partie des choses positives que m’a apporté ce compte Twitter. En termes d’échanges et de contacts, ça vaut le coup. Mais il n’a pas fait avancer l’essentiel : j’ai toujours mon sac et je dors toujours dans la rue.

Aujourd’hui, pour moi, l’avenir, c’est un logement. C’est-à-dire le respect de la loi française, qui stipule que chaque personne a le droit à un toit. Je suis demandeur d’un hébergement d’urgence depuis février 2015. Elle est belle, l’urgence…

La politique ? Je la suis à fond. Mais personne ne parle des thématiques liées au logement. Le seul qui en parlait, c’était Yannick Jadot mais, depuis qu’il s’est retiré au profit de Benoît Hamon, on n’en entend plus parler… Il y a quelques jours, on a organisé une journée en mémoire des “Morts de la rue”. Personne n’en a parlé. Pour moi, ça devrait être un sujet primordial de la campagne présidentielle.

On peut attendre beaucoup des candidats. Une réforme des attributions des logements HLM, par exemple. Avec le RSA, aujourd’hui, on ne peut pas accéder à un logement HLM. Plein de gens dans les HLM, à l’inverse, n’ont rien à y foutre parce qu’ils ont des revenus supérieurs au minima. Ces gens devraient aller se loger dans le privé et libérer des places pour d’autres qui en ont vraiment besoin.

On s’occupe en suivant l’actualité, et notamment la politique… Je guette tout sur Twitter ! Par exemple, Hamon, il m’a l’air quasiment invisible. Je ne sais pas qui est son community manager mais il n’est vraiment pas bon ! J’aimerais bien l’avoir en face de moi, comme tous les autres candidats. Je pourrais leur demander ce qu’ils comptent faire pour le logement. “Gouverner, c’est d’abord loger son peuple”, disait l’abbé Pierre.

Que proposent les candidats pour Christian ?

Si Benoît Hamon est élu président, il propose de consacrer la toute première étape de son revenu universel aux Français qui sont, comme Christian, allocataires du Revenu de Solidarité Active (RSA). Le candidat socialiste propose de rendre le versement du RSA automatique, alors qu’un tiers environ des personnes qui y ont droit ne font pas les démarches pour l’obtenir. Il veut également l’augmenter de 10%, ce qui le fera passer à 600 euros nets.

Parmi les autres candidats, François Fillon et Nicolas Dupont-Aignan subordonnent le versement d’un minimum social à un effort de formation et du travail. Emmanuel Macron propose la mise en place d’un versement social unique. Jean-Luc Mélenchon a inscrit à son programme la simplification des démarches pour accéder au RSA et une allocation d’autonomie pour les 18-25 ans.

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