Rachid Zerrouki est enseignant. Il regrette qu'aucun candidat ne s'intéresse vraiment à la pédagogie, au-delà des embauches insuffisantes de professeurs

Je m’appelle Rachid, j’ai 24 ans et je suis professeur des écoles depuis deux ans. Cette année, je n’enseigne pas à des élèves d’école primaire, mais à des collégiens qui n’ont pas été en mesure d’atteindre les compétences nécessaires du socle commun pour suivre un enseignement général. Chaque jour, je vois bien les causes et conséquences de l’échec scolaire.

Des études ont démontré que la majorité des élèves qui éprouvent des difficultés à l’école primaire se retrouvent fragilisés durant le restant de leur scolarité. L’avenir scolaire et professionnel d’un enfant se joue dès le plus jeune âge. Il faut réagir.

Un des outils théoriques qui permettent de répondre à ces difficultés, c’est la différenciation. C’est-à-dire que l’enseignant doit organiser la classe de manière à permettre à chaque élève d’apprendre dans les conditions qui lui conviennent le mieux. Mais cette démarche ne peut fonctionner convenablement dans une classe dont l’effectif est trop important.

J’ai de la chance, j’ai une classe de 6e avec très peu d’élèves, six. Avec eux, je peux différencier l’enseignement, l’adapter à chaque élève. C’est presque du sur-mesure. C’est indispensable. Pour maîtriser la leçon sur le complément d’objet direct (COD), il faut avoir compris celle sur la structure de la phrase, la différence entre le sujet, le verbe et le complément. Enseigner à un élève qui n’a pas tous ces prérequis ne sert à rien.

Thomas Piketty a prouvé en 2004 l’impact très positif de la réduction des effectifs sur la réussite scolaire. D’autant plus quand les élèves concernés sont issus de milieux défavorisés. Un rapport de l’OCDE sur l’organisation scolaire montre que la France est l’un des pays d’Europe qui comptent le plus d’élèves par classe. Pour y remédier, l’équation est simple : il faut recruter des professeurs.

Mais encore faut-il les former correctement. En France, la formation est insuffisante. Elle dure deux ans. La première année, on a de la théorie. Mais c’est aussi l’année du concours : on n’est pas dans de bonnes conditions pour s’approprier ce qu’on nous apprend. La deuxième année, on fait un stage pendant six mois. En Suisse, les enseignants sont formés pendant cinq ans uniquement sur comment enseigner et gérer une classe. Même notre formation continue ne suffit pas. Plusieurs demi-journées par an, ça n’est pas vraiment de la formation continue. On est ridicules à côté des autres pays européens.

Cela vaut aussi pour les différentes méthodes d’enseignement. En France, c’est un vrai débat, qui divise tous les profs. Certains sont partisans du transmissif, d’autres du constructivisme. Dans le constructivisme, on aide l’élève à s’approprier par lui-même les connaissances. Dans le transmissif, on est dans le mythe de l’enseignant seul transmetteur. C’est celui-là auquel Fillon fait référence quand il dit vouloir créer un roman national en histoire. Ça ne développe pas l’esprit critique. Alors qu’en histoire, c’est justement là où le constructivisme marche le mieux.

Il suffit de voir ma propre expérience : j’ai toujours mieux retenu quand j’ai appris par moi-même. À la fac, on est dans le transmissif absolu. Les profs viennent en amphi nous dicter leurs cours. Ils repartent, et on doit restituer au moment des partiels. On apprend, mais on ne comprend pas. On ne retient pas vraiment.

Un cours en histoire transmissif, c’est j’écris la leçon, l’élève l’apprend, et terminé. Le constructivisme, c’est plus élaboré. Sur la Deuxième Guerre mondiale, on problématise la leçon. Par exemple, « quelles sont les traces de la Deuxième Guerre mondiale ? » On donne des docs aux élèves, on leur pose des questions. On leur montre le contradictoire. Avec différentes idéologies et différentes sources. Et après, on arrive à une trace écrite de ce qu’on a appris.

Quand on pousse le constructivisme à fond, on laisse l’élève trouver sa propre trace écrite. Si on l’est moins, on fournit la trace écrite.

Je ne suis pas fermé, je teste les méthodes. Je suis forcé de le reconnaître : quand je suis dans le constructivisme, les élèves retiennent mieux, ils sont plus impliqués. Ça ne fonctionne pas pour tout. Certaines leçons de grammaire nécessitent le transmissif. J’ai du mal à voir comment laisser l’élève deviner l’accord du participe passé.

L’autre obstacle du constructivisme, c’est qu’il est moins efficace sur les élèves moins autonomes. Pour des élèves de milieux défavorisés, c’est souvent plus compliqué d’être à l’aise avec une méthode constructiviste.

Malheureusement, les candidats à la présidentielle ne se mouillent pas trop sur ces questions-là.

Qu’en disent les candidats ?

Jean-Luc Mélenchon propose d’embaucher 60 000 enseignants, à déployer prioritairement en maternelle et dans les lycées technologiques et professionnels.

D’après Paul Vannier, responsable des questions d’éducation à la France insoumise, le nombre d’embauches envisagé ne suffit pas à atteindre un nombre d’élèves par classe propice à l’amélioration de la situation en classe. « Ce sera une baisse marginale », nous a-t-il expliqué par téléphone. Il assure aussi de la volonté de Jean-Luc Mélenchon de maintenir la liberté pédagogique des enseignants.

Mélenchon reste le candidat qui propose le plus d’embauche. Benoit Hamon propose 40 000 embauches d’enseignants. Il veut limiter à 25 élèves par classe les effectifs en CP, CE1 et CE2. Dans les écoles difficiles, ce nombre sera de 20. Emmanuel Macron entend prioriser les embauches dans les zones les plus défavorisées, les réseaux d’éducation prioritaires. Il s’agit d’y diviser les effectifs des classes par deux en CP et CE1. Pour cela, il prévoit 5 000 embauches d’enseignants.

François Fillon ne veut pas embaucher d’enseignants, mais il veut augmenter leur temps de travail. Marine Le Pen ne mentionne pas les enseignants dans son programme. À part augmenter le temps d’enseignement du français à l’école, elle ne propose aucune mesure pour l’école.

Aucun candidat ne propose d’allonger le temps de formation initiale des enseignants. Pour la formation continue, si France Insoumise souhaite agréer des mouvements pédagogiques divers, dont l’école nouvelle, aucune hausse du temps de formation continue n’est envisagée. Benoit Hamon veut laisser les enseignants choisir parmi trois formules de formation continue : 3, 5 ou 10 jours par an.

Les équipes d’Emmanuel Macron et de François Fillon n’ont pas donné suite à nos demandes de précisions.

 

 

Sébastien Bossi Croci
ÉDITÉ PAR