Kays a fait toute sa scolarité dans un quartier populaire du 18e arrondissement de Paris. Aujourd’hui, le jeune adulte de 19 ans se forme en alternance au métier de cuisiner et passe sa journée habillé comme ses collègues. Ce qui a changé son regard sur l’uniforme à l’école, défendu par Marine Le Pen : s’il ne compte pas voter pour la candidate du FN, Kays voit d’un bon oeil cette proposition. Il nous explique pourquoi.

« Moi, l’uniforme, je le porte tous les jours donc je sais ce que c’est (rires). Enfin, l’uniforme, pas exactement : je passe une formation de cuisiner et je travaille en alternance dans une brigade, donc je suis vêtu, de la tête aux pieds, comme mes camarades et collègues. Et je pense que ça a changé mon regard sur cette question de l’uniforme.

Avant de me lancer dans cette filière, je trouvais pourtant ça ridicule. J’avais, par exemple, une voisine qui était dans un établissement privé. Je la voyais partir tous les matins avec la même tenue. Je vous avoue qu’on se moquait un peu d’elle avec mes amis. En fait, je trouvais que ça avait un petit côté… militaire, un peu coincé, quoi.

Du coup, je pense que ça peut être une bonne idée de remettre l’uniforme. Sur ce 2e tour, ça m’embête que cette proposition vienne de Marine Le Pen. J’aurais préféré qu’un autre candidat le propose… et ça ne suffira pas à me faire voter pour elle. Mais, sur cette idée en particulier, je suis d’accord avec elle. L’uniforme ne règlera pas tout mais ça remettra un peu d’ordre à l’école.

Et ça règlera quelques problèmes. Après, attention, il ne faut pas un uniforme en mode “Pensionnat de Chavagnes” sur M6, là (rires). Il faut un truc discret, à peu près pareil pour les garçons et les filles, qui ne soit pas un uniforme militaire. Et puis, un truc un peu “fashion”, dont le design ne fasse pas peur aux collégiens et aux lycéens. Franchement, si c’est bien fait, je suis sûr que ça peut même plaire à certains.

Quand on y réfléchit, l’uniforme va complètement à l’encontre de ce qu’on aime à cet âge-là. L’uniforme, c’est… l’uniformité, justement, c’est la contrainte, c’est un cadre rigide. Alors que, quand on est enfant ou adolescent, tout ce qu’on aime, c’est la liberté. On veut pouvoir se démarquer des autres, on cherche un peu notre propre personnalité. Chacun son style. Je ne le pensais pas comme ça à l’époque, mais quand je me moquais de ma voisine qui avait un uniforme, je me disais en fait que c’était la négation même de l’adolescence. C’est presque un truc de vieux (sourire).

Du coup, je comprends ceux qui y sont opposés. Surtout que, moi-même, quand j’étais écolier, collégien ou lycéen, je faisais très attention à la façon dont je m’habillais. Je n’étais pas une “fashion victim”, hein, attention. Mais j’aimais bien avoir la dernière paire à la mode, soigner les petits détails, comme la ceinture ou l’assortiment des couleurs. Je faisais attention à mon style, on peut dire ça, ouais.

Avec le recul, je me dis que ce n’est pas une bonne chose à cet âge, parce qu’on se jugeait les uns et les autres en grande partie en fonction de ça : la coupe de cheveux, les habits, la marque du sac… C’est complètement con. Certains ont même sombré un peu dans la délinquance ou le vol parce qu’ils avaient besoin d’argent pour se payer les “sapes” qu’ils voulaient.

Le pire, c’est peut-être le collège. Là on était vraiment bêtes (rires). On se moquait de ceux qui s’habillaient sans mettre de la marque. Et, inconsciemment, on “respectait” plus ceux qui portaient telle ou telle marque. Pour séduire les filles, on se disait que ça jouait, aussi. Et à cet âge-là, les filles, ça compte beaucoup.

Le problème, c’est qu’on accentuait des différences sociales sans en être conscients. J’ai fait ma scolarité en “ZEP”, donc on était entre “gosses de pauvres” si on peut dire. Mais certains avaient plus de difficultés que d’autres. Je me rappelle par exemple qu’un de mes camarades était d’une famille tunisienne qui était arrivé tard en France, deux ou trois avant seulement, je crois. Et ils n’avaient pas les moyens de dépenser des centaines d’euros pour s’habiller. Du coup, il mettait un peu ce qu’il avait, des trucs achetés dans des brocantes, un peu abimés parfois. Et nous, évidemment, bêtes comme nous étions, nous passions nos journées à le chambrer.

Maintenant que je réfléchis un peu plus à ces questions, je me rends compte à quel point les vêtements peuvent être une source de violence sociale. Ça enferme chacun dans une case selon ses moyens, son rang social. Ou alors ça force chacun à jouer un rôle, à vivre au-dessus de ses moyens.

Les jeunes se rendront compte plus tard des bienfaits que ça aura eu sur leur scolarité. Avec ça, tout le monde est pareil à l’école. Il y en a marre que la cour de récré soit une sorte de “fashion week” tous les jours. Là, au moins, personne ne se jugera sur l’apparence ou le style. Et on pourra se concentrer sur le reste. Les cours, bien sûr, mais aussi la personnalité, l’éloquence. Ça n’empêchera pas de chambrer à la récré, mais au moins on se chambrera avec de l’originalité, sur des trucs profonds, pas sur la marque des pompes ou la couleur du jean.

Ah, et il y a un dernier truc qui fait que j’aime bien cette idée d’uniforme. En cuisine, quand je suis habillé avec la même veste que les autres membres de la brigade… Comment dire ? (il hésite) Ça a de la gueule. Je trouve que ça fait sérieux, ça incite à se concentrer. J’ai fait du foot pendant des années, et il y a un peu le même délire. A partir du moment où, dans le vestiaire avant le match, on met tous le même maillot, ça y est, on rentre dans une phase de concentration.

C’est bizarre à expliquer mais, d’une certaine manière, ça renforce l’esprit d’équipe. On sait qu’on a tous le même objectif, les mêmes consignes. Du coup, ça aide à se concentrer. En tout cas, pour moi, ça a toujours marché. Je me sens faire partie d’un collectif, d’un groupe, donc ça crée des liens dont on ne se rend même pas compte. A l’école, ça peut créer la même chose. On ne va pas faire de cri de guerre avant d’entrer en cours de maths, hein (rires). Mais l’idée, c’est de se sentir comme une partie d’un groupe. Parce qu’on apprend mieux en groupe. C’est ça, l’objectif de l’école, non ?

L’uniforme à l’école, ça a déjà existé en France ?

 

En fait, pas vraiment. Il y a bien eu quelques obligations dans les établissements d’excellence, les établissements militaires ou les établissements privés. Mais la loi française n’a jamais stipulé l’obligation du port d’un uniforme dans les écoles publiques. En fait, à une époque, tous les écoliers portaient une blouse. Mais c’était bien plus par commodité d’hygiène que par quête d’une autorité ou d’un cadre perdus. En fait, la blouse servait à protéger les vêtements des enfants des éclats d’encre. Et si elle a disparu au milieu des années 1960, ce n’est pas dans le cadre d’un mouvement de libéralisation des moeurs… mais grâce à l’apparition du stylo Bic, qui ne faisait pas de tâches ! Tout simplement.

 

Que propose Marine Le Pen ?

 

C’est le 103e de ses 144 engagements : “Rétablir l’autorité et le respect du maître et instaurer le port d’un uniforme à l’école.” La candidate du Front National lie donc la question de l’uniforme à la question de l’autorité et du cadre, ce qui est un des arguments mis en avant par Kays. François Fillon, battu dès le 1er tour, proposait aussi cette mesure. Pour Marine Le Pen, c’est aussi un levier de laïcité et d’assimilation, au service de l’idéologie du FN. L’uniforme vise ainsi à effacer les différences et à faire disparaître les signes religieux.

 

A quoi ressemblera l’uniforme scolaire si Marine Le Pen est élue présidente ?

 

C’est la grande question. Chez les députés LR qui proposent le retour de l’uniforme depuis quelques années, on parle plutôt d’un t-shirt ou d’un sweat. Un uniforme plutôt cool, donc. Même chose chez ceux qui, à gauche ou dans la société civile, sont partisans de la mesure : on pourrait par exemple demander à tous les collégiens d’un établissement de s’habiller de la même couleur, tout simplement. Mais au Front National, selon des propos tenus à Libération en mars dernier, on veut que cet uniforme soit un “blazer” genré : façon costume pour les garçons et tailleur pour les filles. Un peu à l’ancienne.

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