Enseignant de 33 ans, Samir est spécialisé dans les élèves en difficulté, notamment dans les collèges d’éducation prioritaire. Il porte un regard critique sur la proposition de Marine Le Pen de supprimer le collège unique. Mais il n’est pas fermé à une réforme de l’enseignement secondaire, et notamment à une revalorisation de l’enseignement professionnel.

« La fin du collège unique, c’est la “fausse bonne idée” par excellence. Je ne suis pas, pourtant, un admirateur sans bornes du collège unique. Parce que je vois bien que l’école française est en échec. L’institution scolaire fabrique des inégalités, il y a un échec scolaire important… Les tests PISA le montrent régulièrement : les populations les plus aisées sont, en France, très bien formées. Mais pour les autres, moins vous avez de moyens, plus vous avez de difficultés.

L’idée de Marine Le Pen, c’est de séparer les élèves, de créer des cases. Socialement, cela aura des conséquences désastreuses. Sans collège unique, tous les jeunes n’auront pas accès au même cursus. Ceux dont les parents n’ont pas les moyens de suivre et d’accompagner véritablement leurs enfants seront dirigés vers les milieux professionnels. En revanche, ceux qui sont bien entourés, bien conseillés vont pouvoir bénéficier des filières générales.

Dans les milieux populaires, dans nos banlieues, les élèves vont être majoritairement orientés vers les filières pro. Du coup, il y aura encore moins de mixité et encore plus d’inégalités. C’est ce qui nous fait peur dans l’école que nous promet Marine Le Pen. Elle tuerait l’école de la République, et tout ce que ça implique comme valeurs. Elle ruinerait l’idée selon laquelle, peu importe d’où tu viens et qui tu es, tu as les mêmes chances que les autres. Et ça ferait beaucoup de dégâts dans notre société.

Le collège unique est une richesse indéniable. Il existe depuis 1975 et il permet de bénéficier d’une égalité de traitement. Sa philosophie est admirable : peu importe où tu es, tu as les mêmes enseignements, les mêmes compétences, les mêmes outils pour réussir de ta naissance à tes 15 ans… C’est un outil de lutte contre les inégalités. Et c’est pour cela qu’il faut le préserver.

Un certain déterminisme perdure, c’est indéniable, même si les pouvoirs publics ont essayé, en particulier ces dernières années, de lutter contre tout ça. Je le vois au quotidien dans mon travail : certains élèves ont des lacunes dont on sait qu’elles seront extrêmement difficiles, voire impossibles, à rattraper. Le décrochage scolaire est massif, aussi, notamment dans les quartiers populaires où j’enseigne.

Malgré ce que je dis, cela n’interdit pas de réformer le collège unique. Je ne suis pas opposé par principe à toute évolution du fonctionnement de l’enseignement secondaire en France. Je crois même qu’il y a du bon à valoriser l’enseignement professionnel. Mais dans ce que propose Marine Le Pen, le choix du futur métier intervient beaucoup trop tôt selon moi. Faire choisir à un élève son futur métier en classe de quatrième, c’est excessif. En troisième, les élèves ne savent pas exactement ce qu’ils veulent faire, on le voit tous les ans. Et même en terminale, après le baccalauréat, certains ont des doutes et ne veulent pas s’enfermer dans une voie…

Une décision à quatorze ans, les jeunes peuvent la regretter. D’autant plus qu’ils sont trop peu informés sur les métiers à leur disposition. Ils risquent de faire des choix par défaut, et de s’en vouloir… sans pouvoir faire machine arrière ! C’est utopique de croire qu’on peut revenir facilement à un enseignement général après deux ou trois ans de voie professionnelle. Pendant ces années-là, les jeunes n’ont pas du tout certaines matières.

Il faut laisser quand même la possibilité aux élèves de se spécialiser. Dès la quatrième, certains auront des difficultés à s’orienter en matière générale. Cela peut être judicieux de les initier à la filière professionnelle. C’est ce qui se passe en SEGPA (Sections d’Enseignement Général et Professionnel Adapté), où j’interviens souvent. Dans ces classes, on a des profils qu’on initie au monde de l’entreprise. Nos élèves font plus de stages que les autres. Cette année, on leur a fait découvrir des métiers dans les domaines de l’horticulture, de la restauration… Ils sont “pré-orientés” vers les voies professionnelles, en quelque sorte.

Pour les élèves décrocheurs, aussi, il faut favoriser la découverte du monde professionnel. Ceux qui ont une vraie envie, un vrai projet en tête, il faut aussi pouvoir trouver des solutions pour qu’ils puissent s’y préparer, s’y initier. C’est une voie aussi noble que les autres. Une autre piste est d’améliorer l’information des élèves. Ils ne connaissent pas toujours les différents métiers qu’ils peuvent exercer.

Pourtant, des parcours sont désormais proposés, des “forums des métiers” sont organisés dans les collèges… Mais cela ne suffit pas. Il faudrait que cela sorte du cadre de l’école, que ces initiatives associent les entreprises, les associations locales. A tout cela, je dis oui. Ce sont des dispositifs utiles. La fin du collège unique, c’est inutile.

 

Qu’est-ce que le collège unique ?

Créé en 1975 avec la loi Haby, le collège unique part d’une idée simple : offrir à tous, jusqu’à 15 ans, le même enseignement et les mêmes compétences, quel que soit le niveau et l’origine sociale ou géographique de l’élève. Vecteur de démocratisation de l’enseignement, ce système a supprimé les différentes filières qui existaient alors comme le “collège technique”.

 

Que propose Marine Le Pen à ce sujet ?

Marine Le Pen veut la fin du collège unique et propose de diriger les élèves, dès la fin de la classe de 4e, vers un enseignement professionnel. Jusque-là, c’est seulement à l’entrée au lycée qu’un élève peut se diriger vers les filières professionnelles.

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